La Cordonnerie D’Antoni, l’art du temps long au cœur de Biarritz
Economie/Commerce
Adresse discrète du centre-ville, la Cordonnerie D’Antoni incarne un savoir-faire transmis de génération en génération. Ici, on répare, on prolonge, on soigne. À rebours de l’instantané, son artisan défend une vision exigeante du métier : celle du temps long, du geste juste et de la transmission. Rencontre avec un cordonnier biarrot profondément attaché à son atelier, à ses clients et à l’âme artisanale de la ville.
Votre cordonnerie existe depuis plusieurs générations. Qu’est-ce que cela représente pour vous de faire vivre ce métier hérité, ici à Biarritz, dans un monde où tout va toujours plus vite ?
Au départ, ce n’était pas une évidence. À l’adolescence, j’avais envie de suivre les copains, d’aller au lycée. Je savais que j’avais une perche tendue ici pour démarrer un apprentissage, mais je ne l’ai pas saisie tout de suite. C’est plus tard, en devenant un peu plus adulte, que j’ai décidé de me retourner vers ce métier. J’avais besoin de concret. L’école me paraissait trop abstraite. J’avais envie de m’émanciper, de prendre mon indépendance, de faire quelque chose de mes mains. Je me suis dit : pourquoi pas ? Deux ans, quand on est jeune, ce n’est rien à l’échelle d’une vie.
Et finalement, en arrivant à l’atelier, je me suis découvert. J’étais plutôt solitaire, très observateur. Le métier m’a permis d’aller vers les gens. Et surtout, j’avais à cœur de montrer que j’étais capable d’être reconnu par mon père et mon grand-père. Ça m’a poussé à m’accrocher, à m’investir pleinement.
Comment s’est passée la transmission de père à fils, et de grand-père à petit-fils ? Avez-vous eu carte blanche ?
J’ai eu une vraie liberté. Beaucoup d’observation au début, bien sûr, mais jamais de carcan. À partir du moment où je montrais de l’intérêt, il y avait de la confiance. Mon grand-père était à l’aune de sa retraite, et pour lui, voir que l’atelier pouvait continuer, c’était une immense fierté. Et forcément, pour moi aussi.
Quel a été le déclic ? Qu’est-ce qui vous fait aimer ce métier aujourd’hui encore ?
Les rencontres. Les clients, déjà. Il y a un vrai échange humain, au-delà de la réparation. On ne fait pas que “déposer une chaussure et la récupérer”. Certains sont curieux : ils veulent savoir comment je vais procéder, quels matériaux je vais utiliser, comment entretenir leurs chaussures. Ma clientèle est majoritairement féminine, mais les amateurs de chaussures masculins sont souvent très pointus. Ils connaissent la construction d’une chaussure, les cuirs, les formes, les embauchoirs. Et aujourd’hui, il y a même des jeunes passionnés par l’histoire des marques, la conception. C’est assez étonnant et très agréable.
Autre aspect : beaucoup de choses de nos jours sont devenues standardisées. Les enseignes, les boutiques, les codes…tout se ressemble de plus en plus. Ici, on est encore dans une relation directe. On choisit ce qu’on fait, comment on le fait. Il reste très peu de cordonniers, très peu de couturières, très peu de métiers de réparation incarnés. Il faudrait les préserver, les rendre plus visibles, imaginer par exemple des lieux dédiés à l’artisanat pour rappeler que ces savoir-faire existent encore ici à Biarritz.
Votre métier repose sur la réparation et la durabilité. Comment le faites-vous évoluer au quotidien sans en perdre l’essence ?
Mon objectif, c’est de garder le cœur du métier : le ressemelage cuir cousu, le soin apporté à la finition, à l’esthétique, tout en étant capable de réparer une paire de sneakers parce qu’un client y est attaché et ne veut pas racheter du neuf. Il faut évoluer avec les matériaux, les colles, les techniques, mais sans céder aux facilités. Depuis un certain nombre d’années, la formation pousse le futur artisan à devenir un véritable couteau suisse (clés, badges, tampons…). C’est plutôt pertinent en termes de services, à la condition stricte de maintenir un socle solide d’apprentissage artisanal. Je le constate régulièrement : les gens sont prêts à faire de la route pour un artisan qui fait bien son métier.
Quand vous repensez à vos débuts avec votre père et votre grand-père, quel souvenir vous revient en premier ?
La machine à coudre de mon grand-père. Indéniablement. C’était un énorme investissement pour lui, presque son bébé. Il fallait en prendre soin avec une rigueur presque obsessionnelle. Je l’utilise encore aujourd’hui pour les ressemelages cuir cousus. À chaque fois que je la touche, je pense à lui. Et puis il y avait cette exigence : le soin, la finition, la méticulosité. Ne jamais faire un travail uniquement fonctionnel. Toujours chercher à rendre la réparation la plus discrète, la plus belle possible. Il y a une intention derrière le geste.
Sentez-vous une évolution du côté des clients, vers des modes de consommation plus responsables ?
Oui, clairement. Beaucoup viennent parce qu’ils veulent donner une seconde vie à leurs chaussures. Il y a souvent une histoire derrière une paire : un voyage, un souvenir, un confort irremplaçable. Parfois, je déconseille la réparation si elle n’a pas de sens. Être artisan, c’est aussi être honnête. Mais cette démarche de réparation est très actuelle. “Bien dans ses chaussures, bien dans sa tête”, ce n’est pas qu’une expression.
Que diriez-vous à un jeune qui hésite à se lancer dans ce métier ?
Qu’il ne sera jamais sans travail s’il a envie de bien faire. C’est un métier concret, palpable. On transforme quelque chose de réel. On donne une seconde vie. Ce n’est pas un métier du passé. C’est un métier d’aujourd’hui, et même de demain. À condition d’accepter le temps long, l’apprentissage, l’exigence. Une vocation se construit, jour après jour.
Et votre envie forte pour la suite ?
Continuer, maintenir ce métier vivant à Biarritz. Et, si possible, provoquer un déclic chez des jeunes. Pas un effet de mode. Une vraie envie de faire et de durer.
Dernière mise à jour le 02 février 2026