L'agence d’architecture Granite récompensée par le Ministère de la Culture
Entreprise
Il y a des distinctions qui font plus que flatter un ego : elles éclairent une manière de faire. En décrochant les AJAP (Albums des jeunes architectes et paysagistes), l’agence Granite, implantée entre Biarritz et le Pays basque, rejoint une promotion distinguée par le Ministère de la Culture. Un signal fort, surtout loin des grandes métropoles. Là où l’architecture se joue souvent dans les interstices : le logement, la rénovation, les règles strictes, les terrains rares…et cette nécessité permanente de construire “juste”.
« Ce qui est intéressant, c’est que cette année, le prix a été décerné à pas mal d’architectes qui ne sont pas spécialement dans des grandes villes, mais plutôt dans des territoires moins denses », explique Matthieu Fares, cofondateur de l'agence Granite. « C’est une reconnaissance d’une pratique engagée sur des territoires plus vastes, où il y a beaucoup de choses à faire et beaucoup de projets à apporter. » Parmi les thématiques mises en avant, une ressort avec évidence ici : le logement. « C’est essentiel au Pays basque. Et c’est un sujet qui nous plaît beaucoup : la manière d’habiter, ce que c’est un logement, comment ça se transforme, comment ça évolue. »
Créer Granite, pour Matthieu et son associé Skander Mokni, c’est d’abord une histoire de trajectoires qui se croisent et se répondent : une culture commune née à l’école d’architecture de Toulouse, nourrie par des détours à l’international, « Moi en Suisse et en Italie, lui au Pérou. Puis un retour, avec l’idée de faire ici une architecture contemporaine sans jouer contre le territoire. Au contraire. On s’est dit qu’au lieu de se battre contre les contraintes, on allait s’en servir. Qu’elles deviennent une force. »
Leur boussole, justement, c’est le sens. Et le temps. « Être durable, pour nous, c’est construire pour la durée. Un projet n’est pas un point final, c’est un point de départ. » Derrière cette phrase, une philosophie très concrète : penser un bâtiment pour ses vies successives, ses transformations, sa capacité à être réhabité plutôt que démoli. « Une maison pour quatre personnes, dans cinq ans, peut devenir deux espaces : un T2, une partie adaptée pour une personne âgée…On réfléchit à ce que chaque projet sera dans 60 ans. » La durabilité n’est pas seulement une affaire de matériaux tendance : c’est d’abord de la conception, de la “matière grise”. « Ça ne coûte rien, à part notre travail. On se réveille parfois en pleine nuit en se disant : “j’ai pensé à ça, il faut qu’on fasse comme ci”. »
Même le nom de l’agence raconte cette obsession : Granite. Une pierre, un socle, une métaphore. « Le granit, c’est une roche très dure, liée à la formation des Pyrénées. Et plus philosophiquement, c’est cette recherche du temps long : ce qui tient, ce qui dure, ce qui peut se réutiliser. Notre socle. Un clin d’œil aussi au territoire entre mer et montagne. » Le Pays basque n’est pas qu’un littoral : c’est aussi un arrière-pays, des murs en pierre, des charpentes, des implantations pensées avec le climat. « On aime aller photographier les vieilles constructions basques, les comprendre, les redessiner. Et ensuite, on réinterprète. Nos modes de vie ont changé, le foncier a explosé, les procédés évoluent. »
À Biarritz, l’inspiration est d’un autre ordre : une ville “mosaïque”, où les siècles se superposent. « Une architecture complètement hétéroclite : de l’art nouveau, des années 80, des chalets biarrots, et des bâtiments institutionnels immenses comme le Casino, le Bellevue, l’Hôtel du Palais. » L’agence a déjà touché cette matière biarrote via des projets de rénovation : un chalet biarrot, une maison des années 60 : on transforme, on surélève, on réhabilite. Un travail patient, parfois invisible, mais qui dessine l’économie réelle de la ville : artisans, filières, chantiers, savoir-faire. « Ici, il y a des entreprises très compétentes : maçonnerie, charpentiers…une manière de travailler minutieuse, consciente. On se crée ce réseau autour de nous, avec des gens en qui on a confiance. »
Alors, que change une distinction nationale ? « Pour l’instant, rien n’a changé », sourit Matthieu. Et pourtant, les signaux sont déjà là : « Dix candidatures par jour » pour rejoindre l’agence, et surtout l’espoir d’un accès plus juste à la commande publique. Car le nerf de la guerre, c’est aussi cela : la lourdeur administrative des appels d’offres, la pression sur les honoraires. L’AJAP devient une preuve de confiance supplémentaire.
Et au fond, cette reconnaissance raconte quelque chose de plus large : une génération d’architectes qui refuse la facilité, le pastiche, le “vite fait”, la carte postale. Et qui remet au centre la pédagogie, la responsabilité, l’acte de bâtir. « Une construction, c’est une empreinte. On modifie la croute terrestre, un paysage pour au moins 50 ou 60 ans. On doit en avoir conscience. » À Biarritz comme ailleurs, c’est peut-être ça, le vrai luxe contemporain : une architecture exigeante, lisible, durable et capable de s’inscrire dans la vie réelle des habitants, avec un impact positif.
Dernière mise à jour le 05 février 2026