Une « saison américaine » à Biarritz

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Été 1945 : Biarritz accueille une université pour les officiers américains en attente de démobilisation. Véritable objet pédagogique non identifié, cette institution cosmopolite, dont on fête le 80e anniversaire, va plonger la ville dans la jeunesse et la modernité jusqu’au printemps 1946.

Fin 1943, le Président Roosevelt veut organiser le retour à la vie civile des soldats américains. Un an plus tard, la loi du Servicemen's Readjustment Act accorde des avantages aux démobilisés et place l’éducation en première étape du processus. En septembre 1944, le général Eisenhower doit organiser des futurs campus dans le cadre de l’arrêt pressenti des combats. Deux équipes, l’une au Royaume-Uni, l’autre sur le continent, sont chargées de trouver les sites. La caserne de Shrivenham, au nord-ouest de Londres, est sélectionnée outre-Manche, tandis que deux centres continentaux sont validés, pour leur éloignement des ravages de la guerre, leur climat et leur rayonnement culturel auprès des Américains : Florence, le berceau de la Renaissance, et Biarritz, la Reine des plages !

La « Florence American University » (FAU) est inaugurée en juillet 1945 dans les murs de l’ancienne école d'aéronautique et rassemble 6 000 inscrits jusqu’en novembre. La « Shrivenham American University » (SAU) forme 8 000 étudiants entre le 1er août et décembre 1945. 

La « Biarritz American University » (BAU) est le plus important des campus, en nombre d’étudiants (plus de 10 000) et en durée (août 1945-mars 1946). Il est aussi celui que tous les pédagogues et historiens considèrent comme une réussite unique en son genre. En effet, tandis que Florence ou Shrivenham sont d’anciens espaces éducatifs, Biarritz ne présente aucune infrastructure adaptée. Le campus, c’est le Casino, les villas Belle Époque, les hôtels de luxe, la plage, l’ancien grand magasin... L’université, c’est la ville !

Le modèle biarrot

C’est là l’exception pédagogique et la clé d’un programme dont le modèle influencera, pour plusieurs décennies, l’enseignement supérieur américain. En août 1945, les premiers « Boys » investissent la ville. Ils apportent la jeunesse, l’emploi (entre 1 500 et 2 000 civils de la région) et la consommation facile et festive. Loin des combats, ils communiquent à tous les habitants le sentiment de liberté, l’envie de vivre et de se détendre. « Les barrières de la discrimination raciale avaient été abattues », écrira l’étudiant Robert « Jack » Garver.

De plus, à l’inverse d’un programme classique, l'enseignement privilégie « approche globale, éthique, relationnel et diversité ». Le Général Mac Croskey, commandant de la BAU, encourage le principe. Il s’appuie sur la Division académique, aux ordres du colonel Thompson, qui gère les huit sections d’instruction (Agriculture, Commerce, Industrie, Beaux-Arts, Journalisme, Arts libéraux, Sciences et Orientation) et assure la logistique à travers le service d’Aide visuelle (les supports pédagogiques entreposés dans le garage Régina). 

La Division coordonne aussi la cinémathèque, l’une des plus riches d’Europe, et la librairie-papeterie, située au troisième étage du Recreation Center (l’ancien magasin Le Bon Marché, l’actuelle mairie), qui publie plus de 41 000 manuels à destination des étudiants. Idéalement située face à l’océan, la bibliothèque occupe le Casino municipal et propose 5 700 ouvrages de référence issus des fonds de la communauté anglaise de Saint-Jean-de-Luz, récupérés dans une grange par le « capitaine-bibliothécaire » Donald Engley. 

Des activités extra-scolaires

Le dispositif est complété par les brigades de police et de pompiers, un hôpital de 200 lits (avenue de Verdun), des services administratifs et juridiques, une aumônerie, une radio très écoutée et une gazette (Beacon), disponible en kiosque. 

Les activités extra-scolaires, incontournables « outils de la formation continue », sont nombreuses et variées. Elles offrent des excursions, des interventions de conférenciers, de musiciens et d'acteurs internationaux, comme Marlène Dietrich qui laisse un souvenir indélébile en jouant de sa scie musicale, le temps d’un concert dans le grand salon du Carlton. Tous ces intervenants participent au « programme des débats improvisés et des forums publics », qui animent régulièrement les salons des palaces et surtout la grande salle du cinéma Lutetia. 

Là encore, la BAU innove car, si elle accueille majoritairement les militaires des forces alliées, elle s’ouvre aussi au public et à la jeunesse de France, les « candidats libres ». Parmi eux, une jeune fille entre en section des Beaux-Arts. Elle y développe ses talents de plasticienne et sculpte la pierre avec audace. Tous l’appellent « Killy ». Sans doute aussi Georges Beall, un bel américain qui l’épousera. Jacqueline Blanchet devient Killy Beall pour l’éternité, une artiste emblématique du Pays Basque, qui s’est éteinte en décembre dernier à l’âge de 101 ans. 

Dernière mise à jour le 05 janvier 2026